MGTOW : ces hommes qui se détournent des femmes

Par Marine Lion et Thélio Courric

Temps de lecture : 10 min

Adeptes du phénomène social masculiniste et antiféministe Men Going Their Own Way (MGTOW), qui a émergé il y a une quinzaine d’années aux Etats-Unis, ces hommes ont choisi d’être célibataires pour préserver leurs « intérêts vitaux » menacés par les relations hétérosexuelles.

« À qui bénéficie le couple, à part la femme? En couple, elle s’accapare toutes les pièces de la maison et veut te voir l’entretenir alors qu’elle n’a pas payé », clame, sous pseudonyme, un homme MGTOW, « Men Going Their Own Way » ou célibataire volontaire antiféministe, sur un forum de discussion. Il n’est pas le seul à privilégier l’anonymat sur les réseaux et plateformes. Rester dans l’ombre est d’ailleurs le mot d’ordre de Peine et Comalies (pseudonymes): ils utilisent des modificateurs de voix et refusent de donner des informations personnelles (prénoms, lieux de vie, profession, etc.). 

 

S’émanciper du vagin qui opprime

MGTOW est un phénomène social qui émerge aux Etats-Unis aux débuts des années 2000. Inspiré largement du film Matrix, il se base sur les concepts de « pilule bleue » et de « pilule rouge ». La « pilule bleue » correspond à un monde gynocentrique, c’est-à-dire focalisé sur les droits et intérêts des femmes, dominé par une idéologie féministe et dans lequel les hommes sont devenus des esclaves. Avec la « pilule rouge », les hommes sortent de la « plantation », système dans lequel ils sont exploités et dépossédés de leurs droits et de leurs biens matériels. « La pilule rouge représente la prise de conscience de la réalité de la gynocratie, un monde où le féminisme est allé trop loin et où les hommes sont opprimés », explique Annvor Seim Vestrheim, qui fait sa thèse sur les masculinistes à l’Université du Québec à Montréal.

Le phénomène MGTOW fait son apparition en France une quinzaine d’années plus tard avec la diffusion des premiers contenus francophones. Il est accompagné d’un vocabulaire précis, misogyne et antiféministe qui permet aux individus de décrire leur vision de la société et les relations qu’ils entretiennent avec les femmes.  « Pilule bleue »,  « pilule rouge »,  « plantation» mais également  « esclave de la chatte » (qui renvoie à un homme soumis aux femmes),  « pourvoyeur bêta » (homme dont les ressources, notamment financières, sont utilisées par les femmes) ou  « rétroviol » (fausse accusation de viol par une femme pour se venger d’un homme qui ne  « la rappelle pas ou l’a quittée », selon le site MGTOW France). Utiliser un vocabulaire propre aux MGTOW permet de construire un contre-discours qui s’oppose aux féministes, « qui seraient parvenus à imposer leur doctrine et leur terminologie », estime Céline Morin, maîtresse de conférences en sciences de l’information et de la communication à l’Université Paris Nanterre, dans un article (1).

Les hommes qui ont fait leurs les valeurs prônées par MGTOW se focalisent sur leur épanouissement individuel, « sans espérer changer les structures gynocentrées de la société ; l’attention est portée au développement personnel, à la culture physique et à l’amitié masculine », ajoute Céline Morin. Néanmoins, il existe plusieurs profils de MGTOW. Peine (pseudonyme), la vingtaine, se considère par exemple comme un « dresseur »: il souhaiterait construire une relation à long terme avec une femme mais sans prendre « un engagement d’ordre financier ou légal pour préserver [ses] intérêts vitaux ». « Je ne veux pas d’enfants. Je veux être tranquille, je veux juste la paix. Je ne me vois pas prendre des risques financiers en couple, comme aller dans un restaurant trois étoiles pour dépenser un pognon dingue », affirme-t-il. Quant à Thomas, 29 ans, il se définit comme un « moine »; ses relations avec les femmes sont strictement professionnelles. « J’ai de bons contacts avec les femmes qui m’entourent, mais je ne sors pas avec elles », confie-t-il. Les frontières entre ces différents profils sont poreuses: un « dresseur » peut devenir un « moine », voire un « ermite », c’est-à-dire un homme qui minimise les contacts avec le reste de la société et adopte un mode de vie qui se rapproche du survivalisme. Les adeptes interagissent sur les réseaux, les plateformes et les forums de discussions, comme Discord ou YouTube.

Les différents profils des MGTOW. Illustration : MGTOW France

Un mouvement radicalement antiféministe

Le phénomène MGTOW est intrinsèquement antiféministe. « Au sein de la manosphère, le féminisme est accusé d’avoir délité les familles nucléaires » et fait subir aux « hommes une misère affective et sexuelle », constate Céline Morin. « C’est une secte qui a réussi à se transformer en une religion. Il y a une profonde radicalité ; le fait même d’être neutre par rapport à leur cause est considéré comme une menace », exprime Peine. Un homme commente sur une plateforme MGTOW: « Les féministes sont en général assez stupides et agressives ; ce n’est pas utile d’être agressifs avec elles, mais ce n’est pas une raison pour en supporter la présence et s’infliger un handicap de plus dans sa vie ». Le féminisme aurait, selon eux, participé à la création d’une société gynocentrique et misandre, qui éprouve du mépris, voire de la haine, pour les hommes. Une société dans laquelle les intérêts des femmes dominent et les droits des hommes sont entravés. Un autre renchérit: « Le féminisme, c’est donner des cadeaux et des avantages aux femmes et imposer des contraintes et des responsabilités aux hommes ». Comalies (pseudonyme) avance que les hommes, aujourd’hui, ne veulent plus participer à une société misandre. « Dans la société patriarcale traditionnelle, les hommes se sacrifient mais ont des bénéfices en retour ; dans la société gynocentrique, les hommes perdent ces bénéfices mais ont les mêmes devoirs. C’est une arnaque! », s’indigne-t-il.

MGTOW ne se revendique pourtant pas comme un phénomène misogyne. « Si on parle des violences faites aux femmes, on sera tous d’accord pour qu’elles soient punies plus sévèrement », argumente Thomas. Néanmoins, certains hommes considèrent la quasi majorité des femmes comme inférieures à eux, vénales ou manipulatrices. « Il s’agit d’une dualité ironique: les femmes sont généralisées par un groupe d’hommes qui ne veulent pas être généralisés par elles », commente Annvor Seim Vestrheim. Un internaute explique les rapports qu’entretiennent les hommes MGTOW avec les femmes: « Ils considèrent que les femmes sont en général un obstacle à leur qualité de vie; ils veulent simplement qu’on leur fiche la paix pour qu’ils puissent mener leur existence sans entrave ». « Pour moi, la femme idéale, c’est la femme qui te fout la paix », atteste L’Observateur (pseudonyme) sur sa chaîne YouTube, « Le genre de gonzesse qui vient te voir juste quand elle a besoin d’un peu de thune ; elle rentre à la maison, elle fait la cuisine, tu la baises et tu retournes au boulot. Et c’est à ça que sert une femme ».

Amertume et célibat

Il est difficile de dresser un profil sociologique type de l’homme MGTOW (profession, âge, revenus, lieu de vie, choix politiques etc.). Thomas, 29 ans, travaille à Lyon dans l’hôtellerie/restauration. Peine explique, quant à lui, être originaire d’Alsace-Lorraine, vivre en outre-mer, être issu de la classe moyenne inférieure et travailler dans le domaine juridique en droit public. Ses amis MGTOW n’exercent pas les mêmes professions et ne touchent pas les mêmes revenus: l’un d’entre eux est dans une situation économique précaire et touche le RSA, tandis qu’un autre, ingénieur, a une situation financière confortable et stable. « On reste majoritairement sur des salaires inférieurs à 2000€ par mois », nuance-t-il. Il se dit également déçu par les choix politiques dans l’Hexagone. « Les communistes, les socialistes, les mélenchonistes m’ont déçu. Les centristes, je n’attends rien d’eux mais ils m’ont quand même déçu aussi. Les lepénistes, ils sont bien marrants », énonce-t-il, avant d’ajouter: « C’est du foutage de gueule dans l’hémicycle et à l’Elysée, personne ne nous propose des vérités alternatives et des idées nouvelles ».

Malgré ces différences, les trajectoires de vie de Peine et Thomas se ressemblent sur certains points. Les deux hommes se définissent comme introvertis, même si Peine avoue se sentir différent depuis son enfance. « Je regardais les autres comme des étrangers et je n’avais pas envie de m’associer avec eux. Je les trouvais idiots », révèle-t-il calmement. Ils ont également vécu tous deux des déceptions amoureuses. « J’ai eu une copine qui voulait m’isoler de mon cercle social ; elle me faisait du chantage affectif. Elle était très possessive », raconte Thomas. Peine confie avoir eu un coup de foudre pour une jeune femme, qui ne s’est malheureusement pas bien terminé. « J’ai voulu couper les ponts avec tout le monde, pour éviter de vivre le manque » ajoute-t-il. Concernant les relations qu’ils entretiennent avec les femmes de leur entourage, les deux MGTOW affirment qu’elles sont cordiales, voire amicales. Ils envisageraient même de quitter le célibat pour s’engager dans une relation sérieuse. « Je laisse la porte ouverte s’il y a une demoiselle qui rentre dans mes critères sur les plans intellectuels et physiques. Si aux alentours de 30 ans, personne n’a poussé la porte, je devrais apprendre à vivre sereinement ma vie, en étant certain que la solitude sera ma seule compagnie », soupire Peine.

Comalies (pesudonyme) publie sur sa chaîne YouTube des extraits de films qui représentent selon lui la « pilule rouge ».

Un mouvement politique qui ne veut pas dire son nom

Selon ses adeptes, MGTOW ne serait pas un mouvement politique. « Pour eux, leur manière de voir le monde est neutre, ils ne disent pas qu’elle est biaisée », ajoute Annvor Seim Vestrheim. D’après Peine, sa relation avec le féminisme est neutre. « Je n’ai que de l’indifférence, au mieux de la pitié pour celles qui se pensent féministes », commente-t-il. Thomas argue qu’il n’a aucune solution en tête pour arranger le contexte délétère entre les MGTOW et les féministes. Néanmoins, selon Annvor Seim Vestrheim, les MGTOW sont des individus politisés et MGTOW un mouvement politique. « Même s’ils sont décentralisés et désorganisés, ils ont un projet politique et des revendications ; leur discours se centre autour d’une revendication: remettre en place la suprématie mâle », expose-t-elle. Elle souligne également que MGTOW s’est construit en opposition au féminisme, alors que les deux mouvements convergent dans la même direction sur certains aspects. Par exemple, les hommes MGTOW considèrent que le couple est basé sur des rapports de force, selon lesquels ils sont par exemple obligés de payer lors des sorties. « Nous sommes obligés de montrer que nous avons des ressources, c’est une règle tacite sociale », argumente Peine. Or, il s’agit d’une règle que remet aussi en cause le mouvement féminisme en vertu du principe d’égalité entre les hommes et les femmes et de la nécessité d’équilibrer les relations amoureuses hétérosexuelles. « Mais au lieu de trouver une solution en dialoguant avec les femmes ou avec les féministes, les MGTOW sont devenus un groupe séparatiste ; ils créent un mouvement qui passe à côté des femmes, qui est dangereux pour elles et qui conduit potentiellement à de la violence envers elles », conclut Annvor Seim Vestrheim.

(1) Morin, Céline. « Le renouvellement de l’antiféminisme dans la manosphère : idéalisation de la tradition et individualisme masculiniste », Le Temps des médias, vol. 36, no. 1, 2021, pp. 172-191.

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